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Jan Holubáø
La
description d’une personne
Jan Krška. Un personnage
expressif. On dirait une figure de conte de fée. Un homme qui s’inscrit
dans votre mémoire avec sa taille robuste et ses blagues pittoresques.
Je le connais depuis presque quinze ans, puisqu’il est notre voisin à la
maison de campagne. Quand j’étais petit garçon, c’était « le monsieur au
broc de lait ». Plus tard, mon idée sur lui est devenue un peu plus
complexe. C’était le boucher qui faisait des abbatages de cochons avec
nous, buvait trop de temps à autre, aimait prodiguer des conseils et
vous passait une sagesse acquise par la vie. Je me souviens de ce qu’il
a dit un jour à ma soeur: « Tu vois, ta maman s’est mariée avec ton papa
et toi, tu devras te marier avec un type tout à fait étranger.» Encore
plus tard, je commençais à voir ses problèmes et soucis, d’où son
caractère complexe. Aujourd’hui c’est surtout l’homme qui vous aide si
vous en avez besoin. Je peux m’adresser à lui avec n’importe quel
problème.
Il est de taille
moyenne, trapue et robuste. Il n’est pas gros du tout, plutôt comme
Bivoj, héros d’une légende tchèque ancienne, il ne lui manque qu’un
sanglier sur l’épaule.
Son visage est rond, débonnaire, celui d’une peinture de Lada. Il a de
grands yeux bleux, sur lesquels il porte depuis peu des lunettes qu’il a
une fois trouvé sur le bord d’un ruisseau. Ces yeux peuvent être
soucieux et pleins de rire, compréhensifs et fachés. Ils vous trahissent
l’intelligence de leur propriétaire. C’est un type villageois, de sorte
qu’il ne suit pas la mode vestimentaire et parfois diffuse l’odeur du
fumier.
Si je devais
décrire ses qualités, je dirais qu’il est bienveillant. Il a bon coeur
qui concentre autant de vitalité que les autres ont de plaintes (quand
il boit de la slivovice, encore un peu plus). Il est bavard, il aime
parler aux gens, cependant il sait aussi prêter l’oreille. Au cours de
la conversation il laisse souvent tomber une sagesse populaire ou
l’expérience de la vie. Il est amical et altruiste. Après une demi-heure
de bavardage il vous semble que vous êtes amis depuis toujours. Pourtant
il a eu des querelles nombreuses dans sa famille à cause d’un autre
aspect de son caractère, le désir de savoir tout de tous. Chaque fois
que je le croise, il me communique toutes les nouvelles interessantes du
village et des alentours. Pas vainement est-il connu sous le surnom « la
femme la plus bavarde dans Svìtnov entier » (Svìtnov est le nom du
village où se trouve notre maison de campagne). De même est-il « malin
», sa bienveillance est limitée, puisque son second naturel est son
propre profit. Il vous propose volontiers son aide, mais il tient à ne
pas perdre sur cela. Le mieux pour le comprendre serait de le comparer
au boucher Krkovièka d’un conte de fée tchèque.
Notre maison de campagne est située sur les collines
tchèco-moraves, une région que je porte au plus profond de mon coeur. Je
suis lié à ce petit morceau de Terre, où « il fait dix mois froid et
deux mois frais », depuis le berceau. M. Krška, qui s’est bien adapté
aux conditions de la vie locale, représente pour moi la région que
j’aime. On peut comparer son caractère à celui de la nature de là-bas et
à la façon de vivre en général. Et c’est justement dans cette relation
que l’on peut chercher la raison que j’ai eu de choisir Jan Krška comme
sujet de cette description.
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J.
Holubáø
L’Homme de la photographie
Quand j’étais
petit garçon, j’aimais bien me cacher dans un vieux grenier de la maison
de mon arrière-grand-mère, observer des fourbis inutiles et rêver de
plein de choses.
Un beau jour, ensoleillé, un
de ceux où il se passe des miracles, j’y ai découvert une boîte de
photos. Je les examinais avec intérêt quand j’en ai trouvé parmi elles
une qui m’a stupéfait littéralement. C’était la photo en noir et blanc
d’un jeune homme qui tenait dans la main une petite photo (on ne voyait
pas ce qu’il y avait sur celle-ci).
Ce qui me fascinait, c’était
l’expression de son visage; pensive, surprise, semblant essayer de me
communiquer quelque chose de très grave. Cet homme, je le trouvais
familier, comme si je l’avais déjà vu quelque part et ne pouvait me
rappeler cette occasion-là. Ces yeux, c’était ma mère, son nez et
menton, c’était plutôt mon père. Même si j’étais très jeune (à peu près
six ou sept ans), je me suis rendu compte que cette photo était tout à
fait extraordinaire (une part de mon sort, me disais-je) et que ce
jour-là allait changer ma vie.
Pendant vingt ans
je ne pensais qu’à lui, l’Homme de la photographie. Je n’allais jamais
me coucher sans le regarder un moment. J’ai demandé des milliers de fois
à tous les gens que je connaissais mais personne ne savait de qui je
parlais. Personne. Et de plus en plus il me semblait le reconnaître, de
plus en plus je sentais comprendre son expression.
Puis, un beau jour,
ensoleillé, un de ceux où il se passe des miracles, j’étais debout
devant un miroir et j’ai pris ma photo pour jeter un regard sur elle.
Après j’ai levé les yeux sur le miroir. Et soudain j’ai été près de
m’évanouir. Cet homme dans le miroir et celui sur la photo étaient tout
à fait pareils ! C’était moi !
J’ai décidé de
tout faire pour révéler l’origine de cette photo maudite. Tout pour en
constater la vérité. Cependant, jusqu’à un certain moment (et cela fait
une autre vingtaine d’années qu’il est venu) je a’avais fait que de
vagues hypothèses.
Une seule d’entre elles
semblait raisonnable : Cet homme de la photo, aurait pu être un ancêtre
qui me ressemblait beaucoup. Soit reculé, de sorte que personne ne s’en
souvenait plus, soit dissimulé, par exemple un enfant abandonné par sa
mère qui avait survécu hors de sa famille et que personne n’avait
reconnu.
Les autres hypothèses étaient
un peu étranges et, dirait-on, surnaturelles : Aurait-il pu être
vraiment moi ? J’imaginais que quelqu’un aurait pu rentrer dans le passé
(en utilisant une machine à remonter le temps) avec ma photo, faite dans
une situation extraordinaire, quand j’étais éperdu d’un sentiment très
fort, ce qui expliquerait cette expression faciale étrange et
suggestive. Ou bien aurais-je pu tellement penser à cet homme de la
photographie (réfléchir à son visage, l’admirer) si bien que je serais
enfin devenu lui ?
Ce qui me
désorientait, c’était la photo qu’il tenait dans la main. Cela, c’était
tout à fait la même situation que la mienne devant le miroir. Mais si
cet homme-là se regardait vraiment lui-même sur cette petite photo, tout
cela n’aurait aucun sens. Et si tel était le cas je ne ferais que
redérouler la même histoire que celle d’un homme qui avait le même air
que moi. A cet égard, je ne trouvais aucune explication même si je ne
pensais qu’à cela pendant vingt ans. Qu’à l’Homme de la photographie et
à son histoire.
Et puis le fameux
moment est (finalement) venu, un beau jour, ensoleillé, un de ceux où il
se passe des miracles. Mon fils, qui avait découvert la photo maudite
sur mon bureau, est entré dans la salle de séjour en la tenant et me
disant : «
« Voilà ce que je viens de
trouver ! Tu sais ce que c’est ? C’est un tableau sur cette photo-ci. »
« Quel tableau ? » ai-je
demandé, extrêmement étonné.
« Le tableau dont l’auteur est
Sir Joshua Reynolds, un peintre anglais du dix-huitième siècle. Nous
l’avons appris au lycée aujourd’hui. Tu sais pourquoi cet homme a une
expression si surprise et pensive ? La petite photo qu’il tient dans sa
main, c’est la première de sa vie. Ça doit dater de 1750à peu près.
Reynolds s’était interessé à comment serait sa réaction et puis il l’a
saisie dans la peinture. »
« Et qu’est-ce qu’il y avait
sur la photo qu’il lui a donné ? »
« Je sais pas. Probablement un
monument à Londres.
« Tu sais qui était cet homme
peint ? »
« Non mais au fait il te
ressemble un peu ! Je peux le demander à un professeur d’arts
plastiques. Il est très savant. »
Ce professeur était vraiment
habile. Il a trouvé dans une chronique de Londres que c’était Sir
Thimoty Gaspar, membre de la famille de noblesse des Gaspar. Il était
très connu, c’est pourquoi cet événement avait été enregistré.
Mais ce qui
m’inquiétait toujours davantage, c’était la ressemblance qui nous
unissait. On dirait que nous étions tout à fait pareils. Voilà pourquoi
je me suis dit que nous devions avoir une relation de parenté et j’ai
commencé à rechercher la généalogie de ma propre famille la plus
éloignée possible. J’y consacrais beaucoup de temps et d’effort, de
temps à autre je pensais que je ne saurais jamais la vérité, cependant à
la fin je suis arrivé jusqu’à l’arrière-grand-mère de mon
arrière-grand-mère dont j’ai constaté qu’elle s’était mariée avec
certain Thomas Gaspar, un noble de Londres. Dans ce temps-là il n’y
avait qu’une seule famille des Gaspar à Londres, de sorte qu’il devait
être un descendant de Sir Thimoty. D’après son âge et la date du mariage
il devait être son petit-fils. Vraisemblablement c’était lui qui avait
demandé à l’Académie royale de lui permettre de faire faire une
photographie du tableau de son fameux grand-père, puisqu’il l’aimait
plus que son propre père. Puis Thomas est parti en Bohême où il s’est
marié.
La photo était passée du père
au fils, néanmoins, au fur et à mesure, elle s’était perdue et était
parvenue d’une manière ou d’une autre jusqu’à l’endroit où je l’ai
trouvée, le grenier de la vieille maison de mon arrière-grand-mère.
Mais est-ce
vraiment la fin totale de mon récit ? A vrai dire, cette explication ne
m’a pas satisfait du tout. Elle est trop improbable. Comme je deviens de
plus en plus vieux (bientôt cela fera une autre vingtaine d’années),
je pense toujours plus intensivement qu’il n’y a
que moi sur la photo et personne d’autre. J’en invente des
théories bizarres, à savoir, comment les choses auraient-elles pu se
passer : le professeur d’arts plastiques m’a mystifié. Il a peut-être
créé un complot avec mon père pour me cacher la vérité. Ou mon père
n’est pas mon père. Mon père réel peut être le professeur. A vrai dire
il me ressemble de loin plus que mon « père » et est du même âge que
lui. Il est possible qu’il se soit servi de la photo pour me le faire
savoir (n’ayant pas pu parler directement). Ou bien c’était moi qui
m’étais mystifié ? Je pourrais être un homme tout à fait autre que celui
que je pensais. Mais d’où viendrais-je en ce cas ?
Il est donc logique de croire
que mon histoire est tout de même sans fin, sans solution, sans issue.
L’histoire vaine d’un explorateur qui n’a pas atteint le but du voyage
de toute sa vie. Pourtant je n’en suis pas sûr. Après tout, pourquoi une
logique devrait-elle avoir sa place dans ce récit ? Au contraire je suis
persuadé que tout va finir, se résoudre d’une manière ou d’une autre.
J’imagine qu’une fois reviendra un beau jour, ensoleillé, un de ceux où
il se passe des miracles et quelqu’un me dira que tout le monde m’a
menti et que tout est bien autrement. Peut-être cela sera-t-il mon père,
qui, juste avant de mourir, me fera entrer dans sa pièce en me disant :
« Mon petit, je dois te
confier un grand secret, il y a soixante ans…, » mais je
l’interromperai d’une voix résolue:
« Non, tu peux garder ce
secret. Je ne m’y intéresse plus. J’ai rendu cette photo, qui m’avait
poursuivi toute ma vie, depuis le grenier où je l’avais jadis trouvée.
Toute cette affaire m’est égale maintenant. »
« Et si tu la retrouves là-bas
dans ta vie prochaine ? »
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